Ils disent que <<La maison c’est là où notre histoire commence >> et la mienne a commencé au camp Friedland en Allemagne.

C’était chaotique. Partout, il y avait des câbles, des journalistes, de beaux agents de sécurité portant leurs tenues élégantes ressemblant aux personnes sortant d’une remise de prix à Hollywood. Des hommes grands et blonds portant des smokings se promenaient, parlaient, tandis que des jolies femmes couraient, essoufflées, en portant des cahiers, parmi d’autres choses. Plus tard, j’appris que certains d’entre eux étaient des VIP allemands, dont le Ministre de l’intérieur et le Ministre de l’éducation. J’avais les yeux écarquillés. J’essayais de tout comprendre, mais cela m’était difficile. J’avais l’impression de regarder l’un de ces films égyptiens, tape-à-l’oeil et ringards, des années 60. Écouter le chaos et les gens parler allemand me faisait encore plus paniquer. J’ai senti les larmes salées tomber dans mon coeur, mais je les ai arrêté avant qu’elles ne coulent sur mes joues gelées.

Mon deuxième jour au camp Friedland est arrivé après une nuit sans sommeil à cause des trains qui passaient sans cesse. Pas de sortie possible ni de place pour moi parmi les milliers de réfugié.e.s. À ce moment-là, il y avait 4000 réfugié.e.s. Tous les couloirs étaient remplis de réfugié.e.s et le personnel devait enjamber les personnes qui dormaient afin d’atteindre leurs bureaux. Nous dormions par terre, sous les arbres et dans la cantine. C’était fatiguant.

Il se tenait là, il sentait l’après-rasage. Il ressemblait à un VIP, pourtant il n’était pas blond. Ses cheveux noirs et son sourire amical m’ont encouragé à aller lui parler. Ça a duré seulement quelques minutes, mais ça a suffit pour me rappeler qui j’étais avant de devenir une réfugiée, avant de fuir et changer mon destin. Il m’a expliqué que les Ministres étaient là pour voir le camp démuni et le vieux musée. Il m’a parlé de l’ouverture du nouveau musée. Je lui ai dit << au lieu de montrer aux gens ce qu’il s’est passé en 1945, pourquoi vous ne montrez pas ce qu’il se passe ici aujourd’hui ? >>. Il était poli, il m’a écouté, il ne m’a pas corrigé. Puis je me suis entendue parler et m’impliquer dans son projet comme si j’en faisais partie. Cela m’a étonné. Une fois qu’il était parti rejoindre ses camarades, les VIPs, j’ai souri tristement en me souvenant que je lui avait donné ma carte de visite comme si je n’étais jamais partie de la maison.

Mon âme était bouleversée par une vague de souvenirs, mais il était impossible de faire marche-arrière. Je ne fuirai plus jamais, me suis-je promis. J’ai quitté la tragédie de la guerre chez moi, une guerre qui a mené à la mort de jeunes qui se battaient les uns contre les autres au lieu de s’unifier contre leur ennemi. Je suis là pour vivre ma culture de l’amour, de la réconciliation et de la paix. C’est mon choix. La vie devrait être vécue, et non attendue. La feuille de route de mon âme est claire, mon destin m’attend.

Lorsque ma faiblesse rend ma bouche salée, lorsque j’en ai des larmes aux yeux, je respire profondément et je sens la patience des femmes aux frontières, à côté des points de contrôle, qui attendent la nourriture dans ce petit bateau pneumatique surpeuplé, portant leurs enfants, retenant leurs larmes.

Je peux entendre le battement de leurs coeurs, haut et fort, qui touche le ciel. Puis je deviens forte comme la syrienne qui n’est pas abattue par la pauvreté, le déplacement ou le deuil. Elle renaît toujours de ses cendres, d’où elle a dû aller pour chercher de quoi manger. Elle nourrit ses enfants comme un oiseau, morceau par morceau, et elle laisse à nouveau voler son âme.

Je viens de Syrie, la Femme aux mille années, qui subit une guerre folle, égoïste et illogique, où les coeurs, les âmes et les esprits ont été détruits, et le sont encore. Tellement de grands titres dans les médias, de rapports des Nations Unies, de discours politiques, de statistiques, de rapport d’activités pour et contre les réfugié.e.s, mais  pourtant la guerre continue. Elle détruit l’avenir, se moque des enfants nés dans les tentes plastiques à côté d’un no-man’s-land ou bien dans une forêt sombre et humide.

Dans mon pays, le mois de mars apporte le printemps, la saison la plus plaisante et le moment de la renaissance, des nouveaux départs et de l’inspiration. En Allemagne, ce fut pareil ! La carte de visite a marqué un tournant, car je travaille actuellement pour le musée Friedland ! Je paie mes impôts et je travaille. Je suis née à nouveau ce printemps et << je fais la vie >>.

Article de Samah Ajundi-Pfaf, extrait de la première édition du “Kiron Student Magazine” Traduit de l’anglais par Alexandra Soulier et Callum Hamilton